Samuele

[…] [Salut Sam, désolé de te déranger, mais je voulais te prévenir qu’Oscar Marbria venait de mourir. Il a été victime d’une crise cardiaque dans son bureau. Appelle-moi quand tu peux. José.]
Je repose mon téléphone sur le marbre froid du comptoir. Pensif, je termine mon café. Oscar Marbria, l’employeur de mes parents. C’était un homme bon et généreux. Il semblait nous aimer, José et moi, les gamins de ses domestiques. Mon père était le jardinier en chef de leur grande demeure. Maman, leur femme de ménage. Nous vivions dans une dépendance. Nous nous sentions bien là-bas. Nous avons grandi ensemble avec leurs enfants : nous avons grandi avec eux, les héritiers. Oscar payait notre scolarité pour que nous fréquentions la même école privée, nous jouions sur les mêmes terrains de sport. C’était le paradis. Jusqu’au lycée.
La cruauté des jeunes de cet âge, la stupidité. Puis les premiers émois, ceux qui forgent notre devenir, enfin le mien. Alizée… elle… celle qui… Mes paupières se ferment pour chasser ce souvenir, cet amour qui n’en était pas un. Je repose ma tasse. La haine se propage dans mes veines. La chaleur envahit mon corps, je sens mon visage rougir. Mes poings se serrent si fort que mes phalanges blanchissent, la douleur vive. Une douleur salvatrice, qui me ramène à la seule réalité qui compte : celle de ma haine.
Est-ce le bon moment, maintenant ?
Est-ce que l’heure de ma vengeance a sonné ?
Il est temps, Samuele, de revenir en France, de prendre ce que tu souhaites depuis si longtemps. Il est temps de prendre ta vengeance. Il est temps de remettre en place les héritiers Marbria. Ils pensaient avoir tout. Bientôt, ils n’auront plus rien. Ils vivaient au paradis, ils vont descendre aux enfers.
Je termine mon café, puis j’appelle mon alter ego : Lubin.

Élisa
Nous entrons. Je rejoins ma famille, qui, sans moi, reçoit les premières condoléances. Maman me voit, figée dans l’entrée.
— Élisa, enfin ! Viens, ma chérie, s’exclame‑t‑elle en me tendant les mains.
Ruben me lâche, je les rejoins. Placée en bout de ligne, comme la bonne petite dernière que je représente à leurs yeux, ça m’agace. J’ai toujours l’impression d’être de trop. Et là, en cet instant si solennel, je suis placée après les conjoints. Et pour couronner le tout, la majorité des personnes présentes ne sont que des hypocrites. Papa les détestait, il me l’avouait.
La famille Pestruscvi arrive : Maria, Joseph, José et Sam. Je les admire. Ce sont des gens bien et respectueux. Fidèles à eux‑mêmes, ils ont attendu que tout le monde passe pour venir. Maria me prend tendrement dans ses bras.
— Courage, ma chérie. De là où il est, il te protège.
— Merci, Maria.
Maria, ma nounou, qui comblait mes journées quand mon frère, puis ma sœur me laissaient pour leurs amis. Ma différence faisait que j’étais souvent seule. Grâce à Maria, la solitude pesait moins. Avec elle, j’ai appris à cuisiner, à nettoyer les carreaux, à ranger les armoires, et avec Joseph, les secrets du jardin. Et José et Sam ? José, le grand frère que je n’ai jamais eu, qui savait m’écouter, me prendre dans ses bras, et Sam, ma seconde nounou, mais aussi le premier garçon pour qui mon cœur de gamine a battu.
Il était si beau à mes yeux. Et quand mes yeux se posent sur lui, en train de serrer la main de mon beau‑frère, je constate qu’il l’est toujours. Je dirais même qu’il est très sexy. Arrivé à ma hauteur, il me prend doucement dans ses bras. Son parfum musqué me titille les narines.
— Toutes mes condoléances, Lisa.
Lisa. Lui seul, et mon père m’ont toujours appelée ainsi.
— Merci, Sam.
Il se redresse. Son sourire, ses deux fossettes déclenchent en moi des sensations oubliées. Polie, gênée, je lui rends son sourire.